À la recherche du temps revenu

Avec C’est eux les chiens, Hicham Lasri raconte l’Histoire. L’histoire d’un Marocain, qui cherche son passé et l’Histoire du Maroc, qui se répète. En 2011, le réalisateur a présenté en personne son premier film au festival annonéen. Cette année, il n’a pas pu assister à la projection organisée au terme d’une journée consacrée à la Cinefondation (résidence de réalisateurs sous l’égide du festival de Cannes).

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Cet homme ne se rappelle pas son nom. Ce qu’il sait, c’est qu’il est mort. Mort depuis trente ans, après être sorti acheter des roulettes pour son fils qui apprend le vélo, et des fleurs pour sa femme avec qui il s’est pris le bec. Il se souvient qu’il est né en 1950, à Casablanca. Dans sa mémoire, enfin : une grève. Celle de 1981. Celle durant laquelle il est mort, comme l’atteste un certificat de décès qu’il finit par retrouver. En réalité, il fait partie des victimes des rafles qui ont mis fin à la grève. Trente ans après, le Maroc se soulève à nouveau lors du « printemps arabe » et des événements du 20 février 2011. Mais, pour le « matricule 404 » qu’il est resté pendant sa captivité, les téléphones portables, la politique du XXIe siècle n’ont pas de signification. Seule compte la roulette de vélo qu’il achète et qu’il compte à tout prix offrir à son fils. Ce leitmotiv, telle la madeleine de Proust, efface la barrière du temps. Mais une équipe de journalistes du ministère de l’Intérieur (!) flairent le bon reportage, celui qui sort du micro-trottoir vu sur toutes les chaînes. Celui qui sera finalement mis en scène pour évoquer la façon dont le gouvernement « fait un geste auprès de ses militants« .

Il y a l’idée, mais où est l’image?

Le réalisateur marocain Hicham Lasri louvoie avec soin entre documentaire et fiction. Mais il réutilise les codes déjà trop souvent vus du reportage de terrain : la caméra au poing, qui suit le sujet jusque dans les méandres les plus prives de sa vie d’avant, finit par donner la nausée. La réalisation pêche en fait par un manque de cohérence dans les choix esthétiques. Lorsque la caméra n’enregistre pas des images saccadées, elle se concentre sur des plans séquences dont la beauté contraste trop avec l’ensemble. Le réalisateur semble céder à la facilité des belles images, sans chercher à les intégrer logiquement dans le montage. Peut-être est-ce pour permettre au spectateur de ressentir de l’empathie pour ce personnage principal meurtri? Après tout, le film est une fiction.
Mais une histoire peut en révéler une autre. Le coup de maître de ce film réside dans la surprise du spectateur. Finalement dans leurs fauteuils du cinéma d’Annonay, les cinéphiles n’ont pas vu un film sur les événements de 2011, dont ils ont été abreuvés dans les médias il y a tout juste trois ans. Ils se sont souvenus (eux aussi) ou ont découvert les événements de 1981, la grève contre la vie chère.

Dans le film, l’anonyme protagoniste a la douleur d’entendre son fils, enfin retrouvé, lui demander pourquoi il est revenu. Puis d’affirmer : « Pour rien, car mon propre neveu a été emprisonné par le régime de Mohammed VI« . Sous le couvert de la fiction, Hicham Lasri rappelle que l’histoire du pays tourne tristement en boucle. Comme un reportage. Mais un reportage inattendu. Un souvenir du passé.

Pierre Serizay

C’est eux les chiens de Hicham Lasri. Avec : Hassan Badida, Yahya El Fouandi, Imad Fijjaj. Durée – 1h25.

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